17/11/2008
Perspectivisme et pensées dures III
24 - Antisémitisme
Nous l’avons dit, est plébéien celui qui pense la vie seulement selon le sexe et le sang, celui qui, tant qu’on ne lui a pas précisé l’identité sexuelle et raciale d’une personne, ne sait pas quoi en penser. Son drame secret, c’est de regretter de ne pas être un sang pur, lui qui n’est, la plupart du temps, qu’un épais sang mêlé. Or, lorsqu’il s’aperçoit que seuls les Juifs sont de sang pur, il a un coup de sang qui, la plupart du temps, ne va plus cesser le reste de sa vie. Il devient alors antisémite.
L’antisémitisme – ce que Nietzsche méprisait par-dessus-tout. C’est que l’antisémitisme était la synthèse consanguine de ce qu’il combattait : une philosophie de frustrés et d’hommes du ressentiment, un symptôme de haine de soi (typique de tant de « goys »), une preuve de bêtise immense et infinie, enfin, une réaction d’esclaves révoltés contre la seule aristocratie qui nous reste en Europe. Car, « les Juifs constituent sans aucun doute la race la plus forte, la plus résistante et la plus dure qui existe actuellement en Europe ; ils savent s’imposer même dans les conditions les plus dures (mieux même que dans des conditions favorables) grâce à de mystérieuses vertus qu’on voudrait maintenant qualifier de vices, grâce surtout à une foi décidée qui n’a pas à éprouver de honte en présence des « idées modernes » (§ 251). Et d’en conclure que ce n’est pas les Juifs qu’il faudrait expulser de l’Europe, mais « les braillards antisémites ». L’on sait, hélas, que ce sont ces derniers qui finiront, quelques années plus tard, à prendre le pouvoir.
Hitler, triomphe de la plèbe – c’est ce qu’il faut toujours garder à l’esprit.
25 - Qu’est-ce que l’aristocratie ?
« Jusqu’ici toute élévation du type humain a été l’œuvre d’une société aristocratique, et il en sera toujours ainsi ; autrement dit elle a été l’œuvre d’une société hiérarchique qui croit à l’existence de fortes différences entre les hommes et qui a besoin d’une forme quelconque d’esclavage » (§ 257).
Tout est dans « la forme quelconque ». De nos jours, plus besoin d’enchaîner les esclaves ou de les envoyer dans les champs de coton. La morale démocratique les enchaîne mille fois mieux que les morales racistes de naguère – et c’est pourquoi ils sont mille fois plus nombreux que les nègres d’antan. Les esclaves d’aujourd’hui sont fiers d’avoir une parole, une opinion et le sentiment de participer à la vie de la cité, ce qu’ils s’empressent de faire avec un enthousiasme aliénant qui les honore. Ils votent ! Et l’on vote même pour eux. Nietzsche avait tort de se faire du souci. En gérant nos sociétés sans démériter (après tout, ils ont un sens de la justice sociale que nous n’aurons jamais, mais ils ont en plus suffisamment d’égoïsme pour que celle-ci ne soit pas totale), les esclaves modernes (vous, moi, tout le monde, même le président) permettent aux anciens maîtres de survivre sans dommages et de continuer à vivre comme ils l’entendent. Certes, il faut parfois complaire aux avis parfois impossibles de la majorité, mais un peu d’humour et d’hypocrisie supérieure n’ont jamais fait de mal à personne – bien au contraire, les ex-esclaves sont flattés qu’un ex-maître vienne leur adresser la parole, comme s’ils étaient réellement égaux. Pour un esprit délicat contraint de vivre parmi les rustres, la dissimulation est une nécessité première. Il faut savoir complaire aux barbares si l’on veut qu’ils vous laissent en paix. Comme le disait Henry Brulard : « le peu de bonheur que je pouvais accrocher était préservé par le mensonge ».
Et puis les rustres, c’est l’humanité ! Ne gâchons pas notre belle humeur à mépriser ce monde dans lequel nous sommes embarqués. Rien ne gâche le bonheur de vivre de celui qui a su s’organiser socialement – même pas la dégoûtante charité des autres. Du reste, « l’aristocrate secourt lui aussi le malheureux, non pas ou presque pas par compassion, mais par l’effet d’un besoin qui naît de la surabondance de sa force » (§ 260). De la force, il en a revendre, l’aristocrate, contrairement au plébéien qui n’a que sa faiblesse à faire payer. Et s’il lui arrive d’avoir de la force, elle est de mauvaise qualité, elle sert à écraser la délicatesse des autres. « Si vous êtes aussi fort que vous le dites, donnez m’en un peu de votre force, au lieu de m’écraser avec », suppliait un jour Nietzsche. Oh que non ! Le faible à poigne, la créature la plus redoutable que l’on puisse rencontrer, s’y connaît en matière d’humiliation. Et c’est à son tour d’humilier, de mépriser, d’écraser, ce qui a toujours été plus noble que lui.
Le faible triomphant.... On le reconnaît à son air triste, solennel, toujours compassionnel, toujours pathétique, toujours prêt à pleurer à la misère des autres, quoique bien incapable de la soulager. Saper le moral des autres, c’est ce qu’il sait faire comme personne ! Pour ravager une conscience insouciante, on peut compter sur lui ! Son génie est de se convaincre que le bonheur du noble n’est pas réel et d’en convaincre le noble lui-même après. Sa jouissance est de culpabiliser tout ce qu’il touche C’est un « aidant » plein de hargne qui n’a que les mots « humilité » et « mérite » à la bouche. La plénitude aristocratique, surtout, lui fait horreur. Il ne comprend pas ce débordement de joie – même dans l’affliction, même dans le deuil. « Comment peut-on être aussi vivant alors qu’on est aussi malade et qu’on va mourir ? », pense-t-il, lui qui n’est jamais malade mais qui n’en peut plus de vivre.
Ah ce plébéien ! Turbulent, odieux, transparent, envieux, féroce, vulgaire, délateur, sanguin, attaquant toujours au-dessous de la ceinture, jugeant toujours d’après l’origine, sans compter « ce souci grossier de se donner sans cesse raison » (§ 264), comme il est difficile de lui résister ! Comment lui en vouloir aussi ? Il a tellement essayé d’en être, des créateurs, des insouciants, des bénis par les dieux, et il a échoué. Alors, il s’est réfugié dans la masse – une masse qu’il méprise plus que tout car elle est son miroir, sinon son milieu, et il n’aurait jamais pensé qu’il pourrait y retourner. Tant pis ! En elle, il aura la jouissance d’abattre ceux dont il cherchait tant la compagnie. Et comme il connaît par cœur les tares de l’être supérieur (qui en est rarement dépourvu), il tire à boulets rouges sur lui. Et c’est là que toute sa Weltanschauung transparaît enfin. Pédé ! Juif ! Tordu ! Nanti ! Vantard ! Cocu ! Bigot ! Raciste ! Impérialiste ! Chochotte ! Fils à maman ! Roitelet de mes deux ! Esclavagiste ! Impuissant ! Maniaque ! Bébé Cadum ! Malpropre ! Trop propre !
« Ce qui sépare le plus profondément deux hommes, c’est leur sens différent de la propreté » (§ 271), aurait pu répondre Nietzsche. Mais stoppons là les hostilités.
Enfin, encore quelques unes…
26 - Haut et bas
« Celui qui refuse de voir ce qu’un homme a d’élevé scrute avec d’autant plus d’acuité ce qu’il a de bas et de superficiel – et se trahit du même coup » (§ 275).
La différence entre la hauteur et la bassesse est que la hauteur voit la hauteur et la bassesse alors que la bassesse ne voit que la bassesse.
27 - Perspectivisme, bis

« C’est faire preuve d’une subtile et aristocratique maîtrise de soi que de louer uniquement les opinions que l’on ne partage pas : dans le cas contraire, on se louerait soi-même, ce qui heurte le bon goût. Une telle maîtrise de soi offre, il est vrai, un vaste champ aux malentendus. Pour s’offrir ce véritable luxe de bon goût et de moralité, il convient de ne pas vivre parmi les imbéciles mais parmi des hommes dont même les malentendus et les faux pas sont capables de nous réjouir par leur qualité – sinon on paiera cher sa témérité » (§ 283).
Les malentendus qu’entretiennent intellectuels et primaires entre eux ! Les uns voulaient éduquer les autres, et les voilà chahutés, sinon mis au pilori par ces derniers. Il faut l’admettre : ce qui intéresse et exalte une nature supérieure apparaîtra ennuyeuse, vaine, sinon douteuse à une nature inférieure. En fait, la délicatesse échoue toujours devant la brutalité, comme du reste l’intelligence n’a aucune chance face à la bêtise. Dans une conversation, c’est souvent l’imbécile qui a le dernier mot.
Alors, le perspectivisme, pensez donc ! C’est presque la meilleure méthode pour se suicider auprès des pauvres d’esprits – et qui n’ont rien à voir avec « les simples d’esprits ». Que l’on puisse sentir en soi le parti adverse, c’est pour le primaire, une preuve de déficience intellectuelle et de sensiblerie coupable. Car pour lui, le parti adverse ne peut être que répugnant et odieux – puisqu’il est adverse. Il ne fait pas dans le détail, le primaire ! On est contre ou avec lui. On aime ce qu’on aime, et l’on n’aime pas ce que l’on n’aime pas. Et plutôt que la nuance, on préfère le littéral – c’est-à-dire le barbare, comme aurait dit Adorno. La deuxième fois que nous citons cette formule ? Soyez heureux que nous ne la citions pas une troisième, une quatrième, une cinquième fois. Il faut vous éduquer, après tout.
Gare aux paradoxes qui se retournent contre celui qui les fait ! A force de faire semblant de dire du mal de soi, les autres finissent par le croire. On joue au méchant, on se flatte d’être hypocrite et méprisant (alors qu’on a un cœur d’ange), on fait mine d’être supérieur aux autres (alors qu’on voudrait qu’ils soient comme nous) – et l’on se retrouve dos au mur, acculé par les faibles qui n’en peuvent plus de notre force (même si celle-ci les a servie) et par les gentils qui sont persuadés qu’on a voulu les trahir. Avez-vous remarqué, au fait, que les gentils donnent toujours l’impression de tomber des nues de leur gentillesse ? Avez-vous remarqué que les gentils étaient d’une rare méchanceté avec ceux qui doutaient de leur gentillesse ? Avez-vous remarqué qu’il n’y avait pas pire salope que celui qui se définissait avant tout comme « gentil » ?
Et l’on nous reprochait notre hypocrisie ! Et l’on ne voyait pas qu’elle n’était que courtoisie.
28 - Protection
Ce sont donc les forts qu’il faut protéger des faibles, les « méchants » (ceux qui embrassent l’ensemble du réel) qu’il faut préserver des gentils (ceux qui le coupent en deux). C’est que l’exception est toujours menacée par le général. « Différence engendre haine » (§ 263), écrit Nietzsche en français. A l’âme d’élite, il faut une prodigieuse énergie, et une inépuisable insouciance, pour résister au commun qui l’entoure – et qui, d’une façon ou d’une autre, rêve de la rabaisser, sinon de l’exterminer. Et comme l’élite ne se reproduit pas aussi facilement que le médiocre…
(Car il ne faut pas se leurrer, la perpétuation de l’espèce, c’est la plèbe, et non l’aristocratie, qui l’assure.)
29 - Pensée dure – contre le dionysisme

La pensée molle de Nietzsche (mais qui a l’apparence de la dureté), c’est donc le dionysisme (voir « Pacte Faustien »), et cela ne nous laisse pas de nous étonner. Comment le penseur le plus lucide de son temps s’est-il fourvoyé dans cette imposture intellectuelle de la pire espèce ? Comment a-t-il pu, lui, le destructeur d’idoles, impitoyable avec lui-même, céder à la pire idole du monde antique – l’idole dionysiaque ? Comment n’a-t-il pu sentir que tout ce qu’il détestait, le grégaire, le plébéien, le vulgaire, était contenu dans ce culte répugnant ?
Certes, s’il ne s’agissait là que d’une catégorie esthétique, celle qui est conceptualisée dans La naissance de la Tragédie, nous n’y trouverions rien à redire. Au contraire, pris dans sa dimension artistique, voire symbolique, le dionysiaque est indéniablement l’une des trouvailles les plus riches de Nietzsche. Elle exprime la férocité des formes, l’excès de couleurs et de lumière, le dérèglement des sens, le débordement du sens, l’ivresse totale et absolue, le sacrifice de la morale. En elle, on devine le Mozart de Don Giovanni, le Bizet de Carmen, le Beethoven de la Neuvième Symphonie, et aussi Rubens, Picasso, Francis Bacon, et tant d’autres. Mais hélas, hélas ! L’on ne peut se contenter d’une vision purement esthétique du monde. La souffrance existe vraiment. Celle notamment des enfants, qui selon Dostoïevski (que Nietzsche avait pourtant lu et vénéré), accuse Dieu lui-même. Or, si le Christ est celui qui désapprouve la violence réelle (qui a-t-il de « faible » dans cette attitude ?), Dionysos est celui qui l’approuve – et même qui l’organise à travers son culte, un des plus violents qui soient. Dionysos veut le sacrifice d’autrui qui calmera la communauté. Le Christ veut abolir le sacrifice, et pour ce faire, se sacrifie lui-même pour en montrer l’horreur… dionysiaque. Que les nietzschéens nous pardonnent, mais nous considérons que le surhumain est du côté chrétien, et que le dernier des hommes est du côté dionysien. Et nous signons au propos de René Girard : « c’est le christianisme qui détient la vérité contre la folie nietzschéenne »[1] - comme, au bout du compte, c’est le christianisme qui détient la victoire dans son combat avec Satan.
Et Dionysos, c’est Satan. On ne peut plus rien dire d’autre.
30 – Humanité.

Dans son « Post-scripta » qui clôt sa magnifique biographie de Nietzsche, Daniel Halévy écrit qu’il a tenté de montrer les faces sombres du philosophe autant que ses faces lumineuses, mais rajoute aussitôt que l’on ne peut en rester à cette égalité de traitement - qui serait digne d’un scientifique ! « Il y a, en effet, une pesanteur des pensées, comme des corps : tous et tendent vers le bas. Les hauteurs sont difficilement accessibles ; il faut faire effort, au contraire, pour ne pas s’engluer dans les terres marécageuses »[2]. Nous-mêmes ferons l’effort de ne pas limiter sa pensée (tellement brillante, intuitive, stimulante et belle !) aux marécages du dionysiaque. Les pensées dures que nous avons pu exprimer à son sujet n’altèrent en rien l’amour et l’admiration que nous continuons à avoir pour lui. Impossible de contester ni sa grandeur ni son génie ! Comme il le disait lui-même à propos de Platon, dans une lettre à Lou Salomé, un système peut être réfuté, mais la personnalité qui se trouve derrière ce système, est, elle, irréfutable ! Plus qu’irréfutable, Nietzsche est à notre pensée et à notre vie, indispensable. Même dans ses erreurs, ses dérapages, ses délires, il nous stimule – et nous empêche de nous tuer.
Le pacte faustien fait, somme toute, partie de sa terrible humanité. Et l’apologie du dionysiaque révèle, au finale, moins sa férocité pré-nazie que sa blessure infinie. Comme il devait sentir, au fond, qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas dans son système ! Mais qu’importe ! Il lui fallait résister à sa souffrance d’homme sans femme – c’est-à-dire d’homme sans amour ! Et comme il aurait été heureux s’il avait pu connaître cette « grande raison du corps » qu’il vanta tant, et à juste titre, dans son œuvre ! La chasteté forcée, autant que la syphilis contractée en un seul contact, auront eu raison de lui.
Et pourtant…. Dans les semaines qui précédèrent son effondrement (le 03 janvier 1889, l’épisode du cheval), ce n’est pas Dionysos, mais Jésus, qui le hantait. Les deux devaient se battre en lui, l’un pour sa damnation, l’autre pour son salut. Lui-même signait à la fin de ses dernières missives, « Dionysos » ou « Le Crucifié ». A Cosima, la femme de l’homme qu’il avait le plus aimé, il envoya ce mot bouleversant :
«Ariane, je t’aime.
Dionysos »,
Mais à son ami de toujours, ce Peter Gast qui vécut toute sa vie pour lui, il écrivit ces deux lignes éclatantes :
« A MON MAESTRO PIERO,
Chante-moi un nouveau chant. Le monde est clair et les cieux se réjouissent.
Le Crucifié. »
Ainsi, l’auteur de L’Antéchrist finissait sa vie mentale en célébrant « les cieux » et en s’identifiant au Christ-Roi. Peut-être l’instinct chrétien qu’il avait le plus combattu dans son œuvre revenait s’imposer à lui, malgré lui, et pour lui. Le prophète du Surhomme redevenait, enfin, un homme – l’un des tous premiers de notre humanité.

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15/11/2008
Perspectivisme et pensées dures II

12 – Pacte faustien.
« Hé quoi, cela ne signifie-t-il pas, pour parler vulgairement, que vous réfutez Dieu, mais non le diable ? » Au contraire ! Au contraire, mes amis ! Et qui diable vous force à parler vulgairement ! – » (§ 37).
Nietzsche aurait-il réfuté le diable… ou fait un pacte avec lui ? Bien que les questions théologiques n’aient plus cours à notre époque (ce qui est bien dommage, car elles résoudraient nombre de problèmes politiques, sociaux et privés), on peut se demander si tout le drame moral et philosophique de Nietzsche ne réside pas dans une tentation maligne. Les biographes s’accordent à dire qu’il fut toute sa vie obsédé par les choses lucifériennes, l’enfer, la damnation, l’antéchrist. Enfant, il prétendait que la Trinité ne regroupait pas le Père, le Fils et le Saint Esprit, mais le Père, le fils… et le Diable ! C’est que Satan, saint Satan, donc, devait être celui qui réconcilierait la vie avec elle-même. Et Dieu ne serait vraiment glorieux que lorsqu’il aurait réintégré l’enfer à son paradis – c’est-à-dire lorsqu’il aurait cessé de couper la réalité en deux, et que l’affirmation – divine - de la vie serait, donc, totale.
Après tout, le diable fait partie des plans de Dieu. Dans le Faust de Goethe, que Nietzsche devait connaître par cœur (mais que bizarrement, il cite peu, sans doute pour se préserver d’une source trop évidente), on le voit même chargé de mission par le Seigneur. Ce dernier trouve en effet que l’homme a trop tendance à paresser, et qu’il lui faut de temps en temps un aiguillon pour le pousser à l’action. Le diable est cet aiguillon idéal :
« Le courage de l’homme est prompt à s’assagir,
Il aime le repos, la paresse éternelle...
Je lui ai donc donné ce compagnon fidèle,
Le Diable, qui l’agite et le force d’agir. » [1]
L’action comme volonté divine et comme instinct diabolique, on ne fait pas plus syncrétique !
Mais c’est Thomas Mann qui, dans le Docteur Faustus, va pousser le plus loin l’auscultation des relations du philosophe avec le diable, et mettre celles-ci en écho avec l’histoire de l’Allemagne pré-nazie. Cette biographie imaginaire d’un musicien génial et révolutionnaire, Adrian Leverkühn (mais dans lequel, et à juste titre, Schoenberg se reconnaîtra), emprunte donc autant à la propre biographie de Nietzsche (avec notamment le fameux, quoique toujours imprécis, épisode du bordel dans lequel Nietzsche aurait contracté, volontairement ?, la syphilis), qu’à la situation intellectuelle et politique de l’Allemagne des années vingt. A cette époque, l’antihumanisme (incarné dans le roman par l’étonnant personnage de Breisacher, réactionnaire halluciné qui trouve que la décadence commence dans la Bible à partir du livre de Salomon, et que Bach n’est que le premier signe de la régression musicale) fait des ravages, et l’on en vient à se demander si la barbarie « saine » ne vaudrait pas mieux que la culture « malsaine ». En même temps, l’art devient le lieu de toutes les tentations surhumaines - « Je ne voudrais pas entendre une œuvre de toi d’une inspiration humaine », dit le narrateur à Adrian[2], la même chose qu’aurait pu dire, sans doute, Peter Gast à Nietzsche. Hélas, hélas ! L’inspiration inhumaine n’est pas seulement d’ordre esthétique. Pendant que Leverkühn crée une musique au-delà du bien et du mal, certaines forces négatives s’organisent autour d’un agitateur politique inspiré autant par les écrits de Nietzsche que par le svastika indien.
Bien entendu, Mann ne dit pas que Nietzsche « aurait voulu » Hitler. Mais en faisant de l’un le symbole d’un artiste pactisant avec le diable, et de l’autre, celui qui entraîne son pays en enfer, il met en scène les correspondances évidentes qui existent entre la Volonté de Puissance affirmée par le philosophe et le Triomphe de la Volonté prôné par le dictateur (et illustré par la très nazie et très nietzschéenne Léni Riefenstahl).
Là-dessus, il faut être précis. Nietzsche aurait abhorré le nazisme s’il l’avait connu. L’on sait qu’il avait déjà honte que son œuvre soit récupérée par les antisémites de son époque et de son milieu - mais que le nietzschéisme, même honnête, même relu sans les falsifications honteuses que lui fit subir sa sœur Elizabeth, n’ait pas eu un lien spirituel avec le nazisme est une erreur de jugement patent, et la preuve d’une extraordinaire mauvaise foi, dans lesquelles sont tombés la plupart des « nietzschéens » depuis soixante ans. Comme le dit René Girard (un nom qui fera que les nietzschéens cesseront aussitôt la lecture de cet article), on ne compte plus « les montagnes de sophismes »qu’ont accumulé ces derniers pour disculper leur penseur chéri de toute responsabilité dans la monstruosité gammée du siècle dernier. Sacrés intellectuels qui ne voient jamais que « les philosophes, pour leur malheur, ne sont pas les seuls au monde », et que « d’authentiques forcenés les entourent et leur jouent parfois le pire tour qu’on puisse leur jouer, ils les prennent au mot »[3].
Nietzsche pris au mot ? C’est précisément la ruse du diable que de réaliser à la lettre ce qui a été dit. C’est exaucer la littéralité du souhait hors de l’esprit où il a été conçu, et le faire tomber dans la barbarie – car le littéral, c’est le barbare, comme dit Adorno. Hélas, hélas ! Il suffit d’ouvrir un livre de Nietzsche, presqu’à n’importe quelle page, pour se rendre compte que s’il y a une essence spirituelle du nazisme, c’est bien dans son œuvre qu’on la trouve. Dans son apologie acharnée de la force contre la faiblesse (et que l’on ne peut se contenter de lire « symboliquement »), dans son antichristianisme obsessionnel, et dans ce qu’il faut bien reconnaître son antihumanisme « néo »-présocratique, sinon néo-païen, Nietzsche, tout philosémite qu’il fût par ailleurs, tout méprisant qu’il fût des nationalismes et de l’étatisme (« l’état, le plus froid des monstres froids »), tout antiallemand qu’il se définît, Nietzsche, l’anti-grégaire, l’anti-plébéien, l’anti-antisémite, ne vit pas, ne voulut pas voir, que dans son affirmation hallucinée du dionysiaque, il n’y avait rien d’autre qu’une exaltation du grégaire, une apologie de la plèbe, une célébration délirante du sacrifice humain. Dionysos, en effet, c’est la dithyrambe du bouc émissaire immolé à la joie mauvaise de la foule, c’est le lynchage festif qui met en transe tout le monde, c’est l’holocauste voulu et organisé par le troupeau pour son soi-disant bien. Dionysos, c'est la chienlit qui fait un feu de joie autour du pendu, du roué ou de l'écartelé.
Que le dionysisme fut une religion de carnage, et que le christianisme fut celle qui mit fin à ce carnage, c’est exactement ce que constate Nietzsche, mais en prenant, malheureusement, le point de vue du carnage :
« L’individu a été si bien précieux, si bien posé comme un absolu par le christianisme, qu’on ne pouvait plus le sacrifier : mais l’espèce ne survit que grâce aux sacrifices humains… La véritable philanthropie exige le sacrifice pour le bien de l’espèce – elle est dure, elle oblige à se dominer soi-même, parce qu’elle a besoin du sacrifice humain. Et cette pseudo-humanité qui s’intitule christianisme veut précisément imposer que personne ne soit sacrifié. »[4]
Le dionysiaque comme retour éternel du mythe sanglant, comme expression satanique du dernier des hommes, comme triomphe de l’idéal plébéien contre l’idéal aristocratique - tel nous apparaît désormais la vérité de ce concept foireux, criminel et imbécile, et que d’aucuns continuent à célébrer sans se rendre compte qu’ils célèbrent là ce que l’on appela naguère la solution finale.
Qu’est-ce donc que le nietzschéisme, cette philosophie si fulgurante dans son aspect esthétique, si stimulante dans son aspect critique, mais si délirante sur le plan ethnologique ? Qu’est-ce donc que cette pensée qui détruit les idoles et qui reconstruit la pire ? Cette volonté de vie qui au bout du compte affirme la mort ?
Qu'est-ce donc que le nietzschéisme sinon ce pacte faustien où croyant parier sur le suhomme le philosophe aboutit au dernier des hommes ?
13 – Folie.
Dès lors, comment continuer notre étude après ce que l’on vient de découvrir ? Non pas le Nietzsche « nazi » qui n’existe pas, nous le redisons, mais le Nietzsche « dionysiaque » qui a pu inspiré, malgré lui, le nazisme ; le Nietzsche qui s’est atrocement trompé sur son concept ultime ; le Nietzsche qui voulait approuver la vie jusque dans la mort et qui n’a fait que célébrer la mort (et la pire qui soit – celle du sacrifice d’autrui) dans la vie.
René Girard n’est pas le seul à nous avoir sorti de notre sommeil dogmatique nietzschéen. Il y aussi Chesterton pour qui Nietzsche était l’incarnation de cette modernité démente - qui n’a plus aucun sens de l’orthodoxie, ni d’ailleurs plus de sens du tout. « Si Nietzsche n'avait pas sombré dans l'imbécillité, c'est le nietzschéisme qui y eût sombré lui-même », écrit ce dernier dans Orthodoxie. Certes, Nietzsche sombra dans la folie moins à cause de sa philosophie qu’à cause de sa syphilis mal soignée, mais il n’en reste pas moins que ce fut grâce à cette folie que sa philosophie fut préservée. N’avait-il pas écrit un jour dans ses carnets : « envoyez-moi la folie, habitants des cieux ; la folie pour qu’enfin je croie en moi ! ». Hélas, hélas ! Comme le dit encore Chesterton, il n’y a que le dément qui croit en lui.